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18 % d’ennemis

Texte : Magali Mathis, Toulouse

Séisme. Le mot a été ressassé comme une litanie. Et en effet, que dire d’autre ? Séisme politique.  La gauche, que l’on voyait déjà au pouvoir pour cinq ans de plus a été balayée par les divisions, malgré des résultats, certes insuffisants, mais encourageants : 35 heures, PACS, parité, emplois-jeunes… On voulait plus, on voulait mieux. Séisme social aussi : en apparence, rien n’a changé et pourtant, j’ai 18% d’ennemis. Autant de gens (comme vous et moi ?), qui ont confirmé leur choix, malgré les manifestations impressionnantes du 1er mai et le rattrapage des journalistes, qui se sont soudain souciés d’expliquer en détail les conséquences dramatiques pour la France et l’Europe du programme extrême : préférence nationale, baisse drastique des impôts sur le revenu, femmes au foyer, rejet de l’avortement… En manifestant, parmi des millions d’autres, je me disais que chaque Français a au moins une bonne raison de ne pas voter pour le projet liberticide et appauvrissant de Le Pen. Alors quoi ? Quel est donc cet électeur effrayant que chacun cherche à comprendre, à analyser, à plaindre et parfois…à séduire. 

Aux pires moments des reportages, on nous présente des campagnes indolentes, des clochers hauts perchés, des rues proprettes garnies de géraniums, dans des villages aseptisés où ne circulent ni papiers gras, ni immigrés, ni délinquants. Malgré cela, des records de votes extrêmes. Parmi eux, qui dort ? Qui souffre ? Comment savoir et comprendre ?

Incriminer la télé, qui s’est comportée comme un épouvantail ? Mais alors, nous ne sommes que des moineaux ? Un homme politique de gauche s’y est essayé, surnommant la chaîne populaire et souvent populiste TF1 : TFN. Depuis ? Il est boycotté par la chaîne.  

S’attaquer à coup de matraque à l’insécurité ? S’il y a un problème, réglons-le, mais que penser de la Suisse et de l’Autriche, qui souffrent des mêmes symptômes (montée des extrêmes) sans avoir contracté la maladie (l’insécurité) ? 

 Le débat sur les solutions s’est focalisé autour des enjeux économiques et sociaux que cristallise, notamment, la mondialisation. C’est en partie justifié, mais je crois que la solution est davantage politique et culturelle.

Politique, au plan européen, car la lèpre extrémiste gagne tout le continent Nous élisons des hommes et des femmes de moins en moins puissants, car ils ont renoncé à une partie de leurs prérogatives au profit d’une Europe gouvernée en partie par des technocrates, non des élus. C’est un grave déficit de démocratie. L’Europe est la solution, mais elle est peu lisible et transparente : comme les pachydermes à la naissance, le poids de l’Europe, qu’elle n’a pas encore appris à maîtriser, la dessert à force de maladresse.

Solution culturelle ensuite. Il faut avoir beaucoup réfléchi sur soi et les autres pour pouvoir s’affranchir de ce que La Boétie nommait la servitude volontaire et que Tocqueville décrit prophétiquement dans la Démocratie en Amérique : « je veux imaginer  sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine […] Au-dessus de ceux-là, s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance […] »

Allez, je vous laisse, je dois aller voter pour les législatives. Ce soir, les résultats du premier tour. J’ai peur d’avoir peur. Mais je sais aussi que nous sommes nombreuses et nombreux à vouloir non seulement résister, mais surtout inventer autre chose.