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Joe Sacco Gorazde :

Hors la vie

Texte : Aurore Lehmann, Montréal

En écrits et en images, le journaliste et bédéiste Joe Sacco donne chair au martyr de la ville de Gorazde, enclave musulmane assiégée par l’armée serbe de 1992 à 1995, et invente du même coup la bd-documentaire. Témoignage(s) choc d’une réalité ignorée, entre attente de la mort et lutte pour la vie. Bouleversant…

Gorazde fait partie de ces noms plusieurs fois évoqués lors du conflit en Bosnie dans les années 1990, nom bien vite relégué aux oubliettes de l’Histoire parce que ne représentant rien d’autre qu’un point sur une carte pour les spectateurs que nous sommes. Joe Sacco lui rend corps et âme, en reconstituant, à partir d’une expérience vécue sur place durant près d’un mois et de nombreux témoignages, la trame quasi insoutenable du génocide commis par les soldats serbes dans la ville.

Située à quelques dizaines de kilomètres de Sarajevo, en Bosnie Orientale, Gorazde doit son statut particulier à sa position géographique, à la frontière de la Serbie, ainsi qu’à sa population, composée d’une part de Serbes orthodoxes et d’autre part d’une majorité de musulmans. Lors du conflit déclenché en 1992, elle est déclarée zone de sécurité par les Nations Unies, incapables de réagir directement (pour des questions d’intérêt) dans la défense de la population. En l’espace de quelques semaines, Gorazde va sombrer dans le chaos le plus total. Par centaines, les musulmans sont massacrés, parfois par leurs propres voisins, anciens collègues ou amis. Viols, bombardements, pillages, crimes sont commis sous les yeux de la communauté internationale, empêtrée dans des pourparlers de paix sans fin.

À la différence des villes de Zepa et Srebrenica, complètement abandonnées par les forces de l’Onu,

Gorazde «bénéficie» d’un lien avec le reste de la Bosnie grâce à l’ouverture d’une route appelée la route bleue, destinée à laisser passer les convois humanitaires.  Pendant trois ans observateurs internationaux et journalistes se succèdent dans l’enclave. Ironiquement, dans le même temps, les massacres atteignent leur paroxysme meurtrier.

À des années-lumières des topos assénés par les médias télévisés, Joe Sacco parvient à nous faire partager de façon quasi directe le quotidien d’une population qui a vécu durant trois ans avec la certitude d’une mort prochaine. La réussite de la bande dessinée tient au juste équilibre maintenu de bout en bout entre le respect de la réalité et une approche très humaine de la situation. En bon journaliste, Joe Sacco privilégie les témoignages, auxquels viennent s’ajouter son propre récit et plusieurs mises en contexte historique. Le tout s’imbriquant dans un canevas particulièrement bien ficelé qui, même s’il ne respecte pas l’ordre chronologique, permet au lecteur de mieux saisir les enjeux du conflit. Le ton se veut neutre, l’auteur semblant vouloir ne garder que le rôle de relais entre les habitants de Gorazde rencontrés sur place et le lecteur, alors directement impliqué.

Le choix du média bd pour illustrer cette expérience ajoute à la force du propos. Joe Sacco tire du visuel toute l’immédiateté et la puissance du documentaire photo ou cinéma, et se sert du texte littéraire pour donner à la réalité passée un sens intemporel. Ainsi posés sur papier, l’histoire commune des habitants de Gorazde, mais surtout leur vécu individuel, prennent valeur d’exemple. Soucieux du moindre détail, l’auteur s’appuie sur le réalisme graphique pour laisser exploser les émotions. Les témoins, le visage dessiné de face, semblent s’adresser directement au lecteur qui ne peut s’échapper de l’horreur. Le trait est fin, les contrastes parfois violents, dûs le plus souvent à un travail quasi pointilliste. À cet ultraréalisme vient s’ajouter une construction photographique de l’image, le choix des angles de vue, les perspectives renforçant le propos.Si le trait se veut réaliste, Joe Sacco n’hésite pas parfois à déformer, exagérer.

Visages ravagés par la peur, l’attente, yeux hagards, témoins de l’innommable, les personnages sont marqués par la souffrance, l’espoir ou le renoncement. C’est ici que se situe la limite de l’objectivité, où l’homme prend le pas sur le journaliste, nous rendant du même coup ces interlocuteurs familiers. Ici aussi que se dégage toute l’absurdité d’un conflit dont la principale caractéristique reste l’incompréhension de part et d’autre. Dynamique, rythmée, la bande dessinée Gorazde supplante tous les discours. Joe Sacco réussit, en deux tomes, à briser le mur de l’indifférence.