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La Largeur de marge

Texte : Mikaëlle Montfort, Montréal

On a beaucoup lu et entendu que l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française constituait «un séisme », un bouleversement politique majeur. Certes, l’éviction du principal candidat de la gauche sociale-démocrate, Lionel Jospin, paraissait inconcevable. Un peu comme si l’élection présidentielle américaine ne devait pas se jouer entre un candidat républicain et un candidat démocrate mais entre George W. Bush et le représentant politique du Ku Klux Klan !

Pourtant, après le cataclysme du 21 avril dernier, les choses ont paru rentrer dans l’ordre démocratique. Le 5 mai, les électeurs de la gauche et de la droite républicaine qui sont allés voter (il y a tout de même eu 25% d’abstention) ont massivement (à 82,21%) donné leur bulletin à Jacques Chirac qui s’était posé en garant des valeurs de la démocratie française. Ensuite, lors des élections législatives de juin et du fait de la faible proportionnalité du scrutin, le Front National, la formation politique de JM Le Pen, n’est pas parvenue à faire élire un seul député à l’Assemblée Nationale. Forte pourrait donc être la tentation de considérer que le vote en faveur de l’extrême droite n’a été qu’une manifestation de contestation passagère.

http://www.frontnational.com/multimedias/photos/lepen/dirigeants/pages/01.htm

En réalité, il semble que la marge occupée par l’extrême droite en France est large. Et malheureusement, il ne semble pas que cette marge tende à se réduire. De plus, il apparaît que les thèses de l’extrême droite française ont finalement contaminé la société française dans son ensemble.

Ces thèses- essentiellement représentée par le Front National et le Mouvement National Républicain dissident du précédent – sont aussi simplistes que haineuses. Officiellement, ces partis prônent un droit de la nationalité fondé sur le sang et non sur le sol, la «préférence nationale » pour l’accès au travail et aux prestations sociales, la reconduction des étrangers à la frontière, la sortie de l’Union Européenne et le confinement de la femme au foyer… Idéologiquement, ces «propositions » découlent notamment de l’adhésion à l’idée de la suprématie de «la race blanche » et d’une conception ethnique de la nation… Il est de notoriété publique que JM Le Pen a été l’éditeur de chants nazis, qu’il cultive l’amitié d’anciens officiers SS et qu’il a pratiqué la torture durant la guerre d’Algérie. Dans le discours de Jean-Marie Le Pen, la haine des Arabes le dispute d’ailleurs à l’antisémitisme…A tel point que lorsque JM Le Pen dit «la France aux Français » il est impossible de ne pas entendre également «et les Arabes dehors ! »

A cet égard, il n’est pas inutile de rappeler que JM Le Pen jouit d’une certaine audience parmi les «pieds noirs », les Français d’Algérie qui ont dû quitter ce pays lorsqu’il a accédé à l’indépendance en 1962. En revanche, les mêmes pieds noirs détestent les gaullistes (dont Jacques Chirac se veut l’héritier spirituel) dans la mesure où ils estiment avoir été trahis par le Général de Gaulle qui a consenti à l’indépendance de l’Algérie. Mais, les thèses de JM Le Pen touchent un électorat bien plus large que celui constitué par cette partie de la communauté «pied noir ». En tout, 5,4 millions d’électeurs sur 29,5 millions de votants ont donné leur voix à l’extrême droite (FN+MNR) au premier tour de l’élection présidentielle française. Au second tour, Jean-Marie Le Pen a recueilli 5,5 millions de voix !

http://www.frontnational.com/multimedias/photos/lyon2002/index.htm

Ainsi, l’extrême droite n’a pas perdu une voix entre le premier et le second tour de l’élection et ce malgré la formidable pression exercée entre les deux tours sur tout le corps électoral pour qu’il vote massivement et unanimement (y compris les électeurs de gauche) contre JM Le Pen et donc…pour Jacques Chirac au second tour. Un peu comme si l’on appelait les électeurs du PQ à voter massivement pour le PLQ pour faire barrage à l’ADQ !

Contrairement à ce que l’on a beaucoup dit , tous les électeurs de l’extrême droite n’appartiennent pas à «la France d’en bas » (terminologie en vogue pour désigner les Français affligés de toutes les tares :pauvreté, misère intellectuelle, frilosité européenne et prurit identitaire et national). Si l’on veut bien considérer le score réalisé par l’extrême droite dans les 16ème et 8ème  arrondissements de Paris (parmi les quartiers les plus riches de France) ont se rend compte que l’extrême droite séduit aussi «la France du dessus » très aisée et très qualifiée…Ainsi, quelles que soient leurs conditions de vie, ou leur niveau socio-culturel, pratiquement 10% des Français adhèrent de manière indéfectible aux thèses de l’extrême droite. Bien que l’on affecte de le découvrir aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une nouveauté. Depuis 1995, le Front National n’a jamais réalisé un score inférieur à 15% des suffrages exprimés et ce quelle que soit l’échéance électorale (présidentielle en 1995, législatives en 1997, régionales en 1998).

Mario Dumont, le chef de l'ADP

Ce qui est relativement nouveau en revanche, c’est la place accordée aux thèmes chers à l’extrême droite dans le débat politique français dans son ensemble.  La campagne pour l’élection présidentielle française comme celle des législatives ont été placées sous le thème ultra dominant de la lutte contre l’insécurité. Or ce thème très «extrême droite » semble être devenu extrêmement fédérateur si l’on en juge par la large victoire obtenue aux élections législatives par l’UMP, la formation politique de Jacques Chirac…

Il semble qu’une majorité de Français soit désormais en accord avec deux propositions : 1-Les Français sont exposés à une insécurité intolérable. 2-La répression est la seule réponse à apporter à cette insécurité.

 S’il est vraisemblable qu’une petite partie de la population vivant en France est effectivement exposée à une insécurité intolérable, il est en revanche peu probable qu’un arsenal purement répressif la réduira. Le simplisme encouragé par la classe politique traditionnelle accroît la diffusion des thèmes de l’extrême droite dans la société française. Cette attitude, loin de les discréditer risque de légitimer un peu plus les thèmes et éventuellement les représentants de l’extrême droite. Au risque d’élargir encore la marge large, mais assez stable de ceux qui voient des «solutions » dans la haine de l’autre…

De la même façon que de consacrer des sommets européens à la lutte contre l’immigration clandestine accrédite l’idée déjà fortement répandue dans la population européenne que l’immigration est intrinsèquement mauvaise. Alors même que l’on sait depuis fort longtemps que l’immigration est une nécessité économique et démographique pour l’Europe…